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3 questions à… Blick Bassy (Cameroun-France)

« 3 questions à… » est une rubrique qui permet à nos lecteurs de découvrir un artiste à travers de brèves confessions sur son rapport au voyage et à la musique.

Chanteur au look et à la douceur vocale singuliers, Blick Bassy fait partie de ces artistes qui vous caressent le coeur. Ses mélodies, proches d’une pluie d’été, libèrent la fraîcheur et la légèreté d’un orage à peine passé. Après Akö (2015), un bijou de délicatesse signé chez les défricheurs No Format, son dernier album, 1958, est un hommage à Ruben Um Nyobè, leader indépendantiste camerounais exécuté par des militaires français. Invité de choix de l’édition 2019 du festival Musiques Métisses, il a évoqué, à travers ses chansons et une rencontre autour de son livre Le Moabi cinéma (2016), les espoirs d’une jeunesse africaine assoiffée d’avenir et les contraintes imposées par un Occident dominant. À l’occasion de ce week-end ensoleillé, il nous a parlé de son parcours, sa quête de sens et ses coups de coeur du moment…

« Nous vivons dans une société où le standard pré-établi nous pousse à étouffer celui ou celle que nous sommes réellement. »

 

Qui t’a le plus influencé musicalement durant ton parcours?

J’ai grandi au Cameroun, à Yaoundé. J’ai eu la chance d’avoir des parents qui tenaient à ce que nous ayons une éducation traditionnelle. Nous étions vingt-et-un frères et soeurs, et nous passions toutes nos vacances au village : les garçons travaillaient les champs de plantain, et les filles, ceux d’arachide. Cela m’a amené à créer un vrai lien avec la terre qui m’abritait. Après mon bac, alors  que j’avais obtenu une bourse qui m’aurait permis d’aller étudier aux Etats-Unis, au Canada ou en Angleterre, j’ai décidé de rester au Cameroun pour y faire de la musique. J’ai créé mon premier groupe, Macase, avec lequel j’ai joué pendant près de dix ans, et qui a notamment reçu le prix RFI Musiques du Monde. Ensuite, j’ai décidé de venir m’installer en France où je séjourne depuis treize ans maintenant. C’est sans doute ma mère qui m’a d’abord transmis l’amour de la musique : elle chantait pour chaque événement, qu’il soit heureux ou malheureux. Artistiquement, les trois noms auxquels je pense spontanément sont Les Têtes Brûlées du Cameroun (un groupe mythique qui n’a malheureusement pas perduré), David Bowie et Prince, qui m’ont fait comprendre que ce que nous avons à donner, à échanger, c’est tout simplement la singularité de ce que nous sommes. Nous avons la chance, en tant qu’être humain, d’être unique, mais nous vivons dans une société où le standard pré-établi nous pousse à étouffer celui ou celle que nous sommes réellement. À partir du moment où l’on arrive à faire un travail sur soi au quotidien, à s’émanciper de tout cela, on commence enfin à vivre et à avancer un tout petit peu vers son couloir de liberté. Et je remercie ces grands artistes car ils m’ont permis de me comprendre et de me poser les vraies questions concernant la musique, mon métier. Je prends du plaisir sur scène mais ce n’est pas tout. J’essaie d’appliquer musicalement ce que je suis intimement : un Camerounais qui est né et a grandi au pays, qui vit en France depuis quelques années mais passe son temps à courir le  monde à la rencontre d’autres cultures, et qui essaie de redéfinir une perspective par rapport à tout cela. Si l’on y prête attention, on s’aperçoit par exemple qu’on ne trouve quasiment pas d’instrument percussif dans mes morceaux car pour moi le rythme peut être porté par une langue, un instrument harmonique ou mélodique. Cette touche musicale correspond à ma démarche personnelle de vie.
Mes goûts restent néanmoins assez éclectiques. En ce moment, j’écoute beaucoup RY X, une jeune chanteuse qui s’appelle Billie Eilish, James Blake, et quelques sons urbains venus du Nigéria dans le style de Flavour.

Si tu pouvais jouer avec n’importe qui n’importe où, avec qui et où est-ce que ce serait ?

L’artiste avec lequel j’aurais aimé jouer c’est sans hésiter Michael Jackson, qui était une vedette incroyable et d’une grande sensibilité. Mais là où je rêve de jouer, et ça, c’est réalisable, c’est tout simplement dans tous ces villages du Cameroun où les gens n’ont même pas d’électricité, où ils n’ont jamais vu de concert de leur vie. Je voudrais faire des scènes là-bas pour leur faire ressentir  cette magie que peut distiller la musique.

As-tu un lieu musical coup de cœur à faire découvrir à nos lecteurs?

Le Congo est un pays qui m’a laissé un souvenir musical intense. Les gens font de la musique avec uniquement l’énergie et les vibrations qui les habitent. À Kinshasa, la nuit, tu croises des gars dans la rue qui jouent divinement avec des instruments de bric et de broc, faits à la va-vite, et ce sont des moments d’une grande puissance. Le Brésil aussi est un lieu musical formidable. J’ai eu la  chance de participer à un carnaval et de jouer devant 200 000 personnes pendant sept jours avec des gens d’une générosité inimaginable, c’était une expérience vraiment dingue.

 

Blick Bassy, 1958 / No Format, Tôt ou Tard

Festival Musiques Métisses 2019

C’est sous un soleil embrasé que le premier des festivals de musiques du monde a donné le coup d’envoi ! Pour sa 44ème édition, le Festival Musiques Métisses a investi le parvis des Chais Magelis, un site en bord de fleuve et au coeur d’Angoulême « qui fait l’unanimité grâce à sa bonne dimension », précise Patrick Duval, directeur du festival. Les artistes invités, répartis sur les quatre scènes du lieu, représentent avec vivacité la sono mondiale, issus qui d’Afrique du Sud, qui du Maroc, qui du Kenya… mais d’autres événements ponctuent la programmation : rencontres littéraires et projections de films sont autant de rendez-vous métissés qui témoignent d’une envie toujours plus forte de croiser les arts et les cultures.

 

VENDREDI 31 MAI – MUSIQUES MÉTISSES J1

À l’heure de l’apéro, la canadienne Mélissa Laveaux a convoqué le parterre du jardin de la Maison Alsacienne à un voyage dans le temps pour Haïti, scandant des mélodies empourprées et des récits d’une résistance douce-amère avec des titres comme Angeli-ko. Ce terrain, occupé à ce jour par la régie Cinéma de la Région Nouvelle-Aquitaine, se révèle tout au long du week-end l’endroit idéal pour alterner les multiples formes d’expressions artistiques. Dans son dernier album Radyo Siwèl, paru sur le label défricheur No Format, la chanteuse revisite un patrimoine aux échos étouffés par la colonisation américaine du début du XXème siècle avec une délicieuse malice dans la voix. 

Plus tard, c’est la coréenne Youn Sun Nah, improvisatrice inclassable et hors-norme, qui a ensorcelé la grande scène du festival par son chant hypnotique, osant sans détours des reprises-hommages épurées de Hallelujah (dans une version plus proche de celle de Jeff Buckley que de Leonard Cohen) ou Sans toi (de Michel Legrand).

Marina P & Stand High Patrol, figures-phares de la scène soundsystem, ont pris la relève pour un show dub accompagné d’un VJing . Les basses puissantes, l’énergie de Marina et des tubes comme Brest bay ont participé à l’osmose générale de la foule, contaminée.

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SAMEDI 1er JUIN – MUSIQUES MÉTISSES J2

Pour cette deuxième journée de festival, le planning est dense : pas moins de neuf concerts et sept rencontres littéraires investissent les différents espaces des Chais Magelis. Des choix éclectiques s’offrent aux festivaliers qui peuvent tour à tour (re-)découvrir le splendide I am not your negro de Raoul Peck sur grand écran, participer à un atelier de construction d’instruments à la Casamarmaille et déambuler en rythme avec l’Ensemble National de Reggae.

À 16h30, sous les 31° désormais quotidiens, Kei Mc Gregor et son band s’installent et font monter encore de quelques Celsius le climat général. Les plus téméraires se déhanchent au rythme de cette fanfare jazz sud-africaine, et tel un mirage dans l’extrême chaleur, on croit percevoir le visage épanoui du regretté Chris Mc Gregor.

On met le cap vers le nord-est de l’Afrique, direction Nairobi : la prêtresse de l’afro-dopeness Muthoni Drummer Queen monte sur scène ! Tutu sexy, tresses jusqu’aux genoux, elle enflamme le dancefloor accompagnée de ses acolytes tout aussi percussives. Militante féministe, cette jeune reine kenyane qui se revendique volontiers dans l’héritage d’une Maya Angelou nous confie dans son interview (à venir dans nos pages !) qu’elle aurait secrètement rêvé de partager le plateau avec Prince

La journée est loin d’être finie, et une pause s’impose. On s’installe donc sur la pelouse généreuse du jardin de la Maison Alsacienne pour assister à la rencontre littéraire entre Blaise Ndala, auteur de Sans capote ni kalachnikov (2017) dont la trame se déroule sous la dictature de son Congo originel, et le chanteur Blick Bassy qui raconte dans Moabi Cinéma (2016) une autre histoire de l’immigration. « J’ai décidé de faire un livre pour sensibiliser les jeunes africains aux questions d’immigration et leur rappeler l’urgence de reconstruire notre continent. Tout en précisant aux nations « puissantes » que la mobilité est innée et essentielle pour chaque individu. On ne peut pas continuer à parler de droits de l’homme et d’égalité alors qu’il y a encore des espaces où lorsque tu as envie de partir, il faut que celui qui a tracé les barrières de ton pays t’en donne l’autorisation. Aujourd’hui un camerounais qui travaille et qui a de l’argent ne peut pas sortir du territoire pour partir en vacances car il va se confronter au problème du visa qu’il n’est pas sûr d’obtenir. J’ai la chance de voyager, de rencontrer énormément de cultures différentes, et ça m’a donné une grande lucidité. Je vois bien que quand je dois me déplacer pour mes concerts, à la frontière, mes musiciens passent d’abord et moi je reste bloqué. Pourtant je suis le leader du groupe, mais j’ai un passeport camerounais. J’ai écrit ce livre pour dire aux africains qu’il est temps pour nous d’écrire notre propre storytelling et voir comment on pourrait sortir de cette impasse dans laquelle nos pays ont été livrés. »

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Il conclut avec un concert tout en douceur où les titres de son dernier album 1958 se mêlent à l’air chaud et au souffle d’un public captivé, à l’écoute de ces chants mélancoliques en hommage à l’indépendantiste Ruben Um Nyobè. 

La soirée prend une autre tournure avec l’arrivée de Fatoumata Diawara sur la Grande scène. Toute de blanc vêtue, elle s’agite comme une sorcière malienne viendrait envoûter les derniers indécis : la piste s’anime et se fait plus compacte pour des morceaux comme Bonya. Le charme opère…

Le dernier concert dure près de deux heures, avec en place Seun Kuti, fier héritier de son père Fela qui porte haut les couleurs de l’afro-beat « new generation » grâce à son énergie et ses musiciens. Les lumières jouent avec les couleurs flamboyantes de son costume, il passe du micro au clavier avant de convoquer le public à une danse électrisante. Les spectateurs en redemandent, et viennent finir de mouiller leur chemise sur le dj set de L’Enfant sauvage.

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DIMANCHE 3 JUIN – MUSIQUES MÉTISSES J3

Le cru étant excellent cette année, le dernier jour de festival est à la hauteur des précédents !

À peine remis de la soirée de la veille, on se faufile dans la jauge du jardin de la Maison Alsacienne, sous une chaleur encore plus torride. Pas le temps d’espérer un rafraîchissement : un coup de batterie et un riff de guitare suffisent à nous faire comprendre que Delgres n’a pas l’intention de nous faire perdre le rythme. Le trio nous sert un concert décapant, tantôt blues, tantôt rock, aussi endiablant qu’émouvant lorsque Pascal Danaë se met à évoquer la force de sa soeur à laquelle il dédie Pardone mwen.

On en sort comblés, souriant au ciel et à la lumière, implorant néanmoins la brise de se lever pour pouvoir garder le tempo. Sur la Grande scène, les sud-africains BCUC doivent arriver; le public est épars et on a peine à croire que le parvis va se remplir tant les gens semblent attirés par les foodtrucks et autres emplacements de boissons fraîches. Puis, l’un après l’autre, les membres du groupe se placent, lancent un rythme ou deux, et Zithutele « Jovi » Zabani Nkosi, chanteur ô combien habité par une force suprême, se met aux commandes. On se laisse posséder par son discours, sa gestuelle, sa fureur; il invoque Nelson Mandela et la paix entre blancs et noirs « all over the world ». Tel un prêcheur de gospel, il est un brasier ardent, porté par les mélodies de la mystique Kgomotso  qui insuffle une essence divine à cette transe du feu. Le public est emporté, soumis, et ne veut plus quitter Jovi (« don’t stop the music ! ») qui, en nage, doit pourtant laisser la place à la suite. Pour honorer cette communion, il se mêle à la foule qui vient le remercier et l’embrasser.

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Après cette expérience chamanique, on se détend un peu au jardin pour accueillir avec le mérite qu’on lui doit le chanteur Sofiane Saïdi accompagné des musiciens de Mazalda. On se souvient du concert incroyable donné au New Morning à l’automne, où les youyous et les pas de la communauté résonnaient aussi fort que la scène elle-même. À Angoulême, sans cette familiarité du public, la formule a fonctionné tout autant. Le parterre s’est laissé entraîner par cet hommage à une Algérie fière qui se relève enfin, par ce raï d’aujourd’hui qui mêle les accents traditionnels à des influences plus contemporaines, comme sur le titre abrasif El Ndjoum, titre-phare d’où est tiré le nom de l’album.

La jeune marocaine de Glitter prolonge ce mélange des genres, puis c’est le projet de Panda Dub qui a provoqué la liesse générale en cette fin de festival. Enfin, pour les plus courageux que le dimanche soir n’effraie pas, ils ont pu revisiter des pépites de la sono mondiale distillées par Martin Meissonnier, journaliste, producteur et réalisateur, toujours avide de faire partager sa subtile connaissance des musiques du monde.

Toute bonne chose a une fin, et c’est le coeur à la fois lourd et léger qu’on salue les Chais Magelis, heureux de quitter le Festival Musiques Métisses sur une note si sucrée, et déjà aux aguets pour préparer le rendez-vous de l’édition 2020.

© Loïc Rochas
3 questions à… Aziza Brahim (musique sahraouie)

« 3 questions à… » est une rubrique qui permet à nos lecteurs de découvrir un artiste à travers de brèves confessions sur son rapport au voyage et à la musique.

D’un regard, d’un sourire, Aziza Brahim vous dérobe au pavé parisien pour partager ses nuits étoilées, ses chemins sans nord ni sud et ses espoirs de paix. Figure emblématique de la lutte sahraouie, son chant du sable a fait halte le temps d’une soirée au Pan Piper, à Paris, pour disperser un élixir libre et confiant dans le coeur du public venu nombreux pour l’applaudir.
Quelques heures avant, elle contait à Hit the road ses mirages d’enfant surgis à l’ombre d’un abri de fortune.

« Je n’aurais jamais imaginé que ma musique puisse s’éloigner des frontières du camp de réfugiés où j’ai grandi. »

 

Qui t’a le plus influencé musicalement durant ton parcours?

Je suis née et j’ai grandi dans un camp de réfugiés vers Tindouf, au nord de l’Algérie. Ma plus grande inspiratrice a été ma grand-mère, qui fut un pilier essentiel dans mon parcours musical. Elle était l’une des poétesses les plus importantes du Sahara occidental, j’ai donc évolué dans une ambiance où les arts se mêlaient. Devenir musicienne a toujours été une vocation pour moi. Un jeu d’abord, pour s’amuser avec la voix, puisqu’on n’avait pas de jeux. Puis c’est devenu ma voie, un moyen de m’évader de l’environnement restreint du camp de réfugiés.
De nombreux artistes m’ont également accompagnée depuis l’enfance : des musiciens africains comme Ali Farka Touré ou Myriam Makeba, mais pas seulement. Mes oncles étudiaient en Algérie, et lorsqu’ils venaient nous rendre visite dans le camp, ils amenaient avec eux des morceaux arabes d’Oum Kalthoum, Kadhem Saher ou Baligh Hamdi, et du raï. Le chanteur que j’ai le plus écouté et chéri est sans doute Cheb Khaled.
Mon répertoire actuel part de mes racines sahraouies et de l’Afrique occidentale, et à partir des gammes de cette musique traditionnelle hassani je déroule le fil de mes influences sonores pour arriver à un autre son, plus proche du rock, du blues, ou du latin-jazz. Ma musique est aussi nomade que moi. Chaque lieu dans lequel j’ai vécu a façonné mon style. J’ai passé plus de huit ans à Cuba, alors que j’étais encore adolescente, il va sans dire que cette expérience m’a beaucoup changée, tant personnellement que musicalement. Le son  cubain me fait vibrer le coeur et l’esprit, je l’ai en moi aujourd’hui, il m’a indéniablement enrichie.
Si je devais définir ma musique, je dirais qu’elle est engagée, mais qu’elle s’adresse avant tout aux gens, qu’elle vit pour être entendue. 

Si tu pouvais jouer avec n’importe qui n’importe où, avec qui et où est-ce que ce serait ?

Il y a tant d’artistes avec lesquels j’aimerais collaborer… Je rêverais par exemple de travailler avec Salif Keïta, que j’admire énormément, ou Tiken Jah Fakoly. Où cela ? Là où la vie me le permettrait. Je ne suis pas de nature exigeante. C’est déjà si fort pour moi de jouer ici ce soir à Paris, au Pan Piper. Je n’aurais jamais imaginé que ma musique puisse s’éloigner des frontières du camp de réfugiés où j’ai grandi. Que les gens du monde entier l’écoutent, qu’on me donne l’opportunité de jouer dans des festivals, des théâtres, des salles de concert, et que des journalistes m’interviewent, c’est une reconnaissance à laquelle je ne me serais jamais attendue ! Et je ressens déjà beaucoup de gratitude pour cela.

As-tu un lieu musical coup de cœur à faire découvrir à nos lecteurs?

Je pense immédiatement à « El lokal », à Zürich. C’est un endroit incroyable, alternatif, où l’on trouve un large panel de styles musicaux. Ils programment beaucoup de world music, mais pas uniquement, ils sont très ouverts. Les personnes qui gèrent le lieu sont adorables, le public est accueillant, généreux, et interagit avec la scène. C’est formidable de jouer là-bas, et d’y tendre l’oreille.

Aziza Brahim, nouvel album à paraître en 2019
© Ana Valiño
3 questions à… Samy Thiébault (jazz)

« 3 questions à… » est une rubrique qui permet à nos lecteurs de découvrir un artiste à travers de brèves confessions sur son rapport au voyage et à la musique.

Samy Thiébault est né à Abidjan d’une mère marocaine et d’un père français. Marié à une iranienne, amoureux des musiques caribéennes, ce saxophoniste de talent venu au jazz à l’âge de 25 ans parcourt des sentiers déroutants, tant mélodiques que métaphysiques. Avec Caribbean stories, projet qu’il présentera pour la première édition du festival Tropical Lab’ à la Cigale ce 31 janvier, il revisite les rythmes et pépites de ces rivages sud-américains teintés tantôt de soleil et tantôt d’étoiles.
Autour d’un café, accoudés à une table de bistrot parisien, nous avons retracé ce parcours coloré qui efface l’amertume, tel un petit morceau de sucre.

« À l’écoute du disque A love suprême de John Coltrane, j’ai compris que tout ce que je cherchais dans mes errances philosophiques et littéraires était là : j’avais une réponse physique et concrète à mes questionnements… »

 

Qui t’a le plus influencé musicalement durant ton parcours?

Je suis né  à Abidjan, en Côte d’Ivoire, en 1978, d’une mère marocaine et d’un père français. Mes parents y ont vécu longtemps avant que l’on rejoigne Bordeaux, j’étais encore petit à notre retour en France mais dès lors, l’Afrique de l’Ouest est devenue un fantasme pour moi. Je suis venu très tardivement à la musique. J’en ai fait en amateur dès l’âge de 8 ans, mais je ne me suis positionné en tant que professionnel que vers mes 25 ans. Jusqu’à mes 18 ans, même si je faisais de la musique, notamment avec mon père le week-end, je n’avais pas d’influences musicales très ancrées, à part les Doors, dont j’étais totalement fan. J’étais essentiellement passionné de littérature, de philosophie, de surf et de poésie… je faisais du jazz mais plutôt pour le plaisir. Toutefois, mon contexte de naissance m’a préparé à avoir les écoutilles ouvertes. Mon premier vrai choc musical, je l’ai ressenti vers 20 ans à l’écoute du disque A love suprême de John Coltrane, qui m’a complètement renversé. C’est comme si tout ce que je cherchais à comprendre dans mes errances philosophiques et littéraires était là, j’avais une réponse physique et concrète dans cette musique, une réponse profonde et joyeuse. Ça a été mon premier renversement. À 25 ans j’ai abandonné mes études de philosophie pour me consacrer au saxophone, je suis venu à Paris, et après j’ai tiré le fil de cet émoi-là. De Coltrane je suis arrivé à Wayne Shorter puis Sonny Rollins et Charlie Parker. J’ai continué de tirer le fil, de Charlie Parker à Debussy, de Debussy à Fauré, là j’ai commencé à m’intéresser à la musique française du début du XXème siècle… Soudain, j’ai eu l’impression de stagner. Non pas par rapport à ces découvertes, car tu n’as jamais vraiment fait le tour de ces génies-là, mais j’ai eu le sentiment de trouver une voie un peu close. À force de suivre les maîtres, le but c’est de se perdre soi-même, et il fallait que je me perde. Donc pour cet égarement, la première sortie de route que j’ai choisie a été les Doors, ils écoutaient énormément Coltrane. J’ai alors réalisé un projet en leur hommage, A Feast of Friends (2015), qui a commencé à m’ouvrir un peu plus les chakras. On a eu la chance de tourner dans le monde entier avec cet album, de voyager en Afrique, en Amérique du sud. À la même époque, j’ai rencontré ma femme et perdu mes deux parents. J’ai éprouvé une urgence d’écrire, instinctivement se sont manifestées les sonorités qui m’influençaient le plus directement : le Maghreb (je suppose de par le départ de ma mère), l’Iran (de par les origines de ma femme), l’Amérique du sud (car ce continent m’a marqué au fer rouge), et l’Afrique (berceau de mon enfance). Une fois que j’ai fini ce disque, j’ai voulu démarrer un autre projet avec un orchestre symphonique, qui sortira en septembre prochain, mais j’ai parallèlement eu l’impression que je ne pouvais pas continuer sans régler d’abord mon rapport avec les musiques de la Caraïbe. Parce qu’en allant en Amérique du sud, mon premier arrêt a été au Vénézuela, et j’ai pris une claque musicale et culturelle indescriptible ! Il restait en moi cette sensation de trainer une histoire d’amour platonique, il fallait que je la vive enfin, donc je me suis engouffré dans ce dernier projet, Caribbean stories, dont j’ai écrit les première notes en mai 2017.
En résumé, mes plus grandes influences ont été jusqu’à maintenant Coltrane, les Doors et les musiques des Caraïbes.

Si tu pouvais jouer avec n’importe qui n’importe où, avec qui et où est-ce que ce serait ?

C’est amusant parce que ça me rappelle une discussion qu’on a eu dans le train avec mes amis musiciens il y a trois ans, on se posait la même question. Je tournais à l’époque avec Adrien Chicot, Sylvain Romano, Philippe Soirat et Julien Alour (avec lesquels je joue toujours puisqu’on prépare ensemble le projet symphonique que j’évoquais plus tôt). Et à la surprise générale, j’avais répondu que c’était de jouer avec eux en ce moment-même. Est-ce que ma réponse serait différente aujourd’hui ? Je ne crois pas. J’ai la chance de jouer avec des musiciens incroyables. L’équipe de Caribbean stories est composée de Felipe Cabrera, Inor Sotologon, Arnaud Dolmen, Hugo Lippi, Ralph Lavital, Daniel Zimmerman, je me rends bien compte que je  suis extrêmement chanceux de jouer avec eux. Mais c’est surtout une philosophie de vie qui m’amène à cette réponse : seul le présent compte. Selon moi, la musique appelle le musicien. L’idée de me dire que je vais faire un concert avec Wayne Shorter ne m’excite pas particulièrement si je n’ai pas une idée très précise de la musique que je peux faire avec lui. Evidemment, me retrouver à faire un boeuf avec Jeff Tain Watts, j’adorerais. Mais en fait c’est assez facile de se retrouver dans ces conditions, ce n’est pas comme réaliser un projet de fond. Quand je joue cinq minutes avec mes élèves au conservatoire, c’est super aussi. Le partage doit être profond, qu’importe le lieu et le musicien. Il n’y a que l’échange et la liberté qui en découle qui comptent.

As-tu un lieu musical coup de cœur à faire découvrir à nos lecteurs?

Mon coup de cœur le plus évident en ce moment, c’est Caracas, au Vénézuela. C’est là-bas que j’ai découvert la musique de la Caraïbe, qui est immense. Mais il y a surtout une forme très spéciale de merengue qui ne se joue nulle part ailleurs, un tempo en 5/8 très difficile d’exécution  et sur lequel tout le monde arrive pourtant à danser. C’est une musique très riche, très complexe, et en même temps très populaire, très dansante : pour moi, c’est la quintessence de l’art. Le Vénézuela est une terre d’utopie, moins en ce moment malheureusement mais elle reste tout de même vivante, c’est un territoire où les gens ont inventé des choses qui n’avaient jamais été faites auparavant, et ils continuent  d’y croire malgré les difficultés. Du point de vue politique et humain, il y a une grande douleur ces temps-ci, c’est inévitable, toute radicalité pousse à cela . Mais en terme de richesse culturel, Caracas est un vivier incroyable de rythmes, d’instruments, de musiciens… c’est un mélange saisissant, que je n’ai jamais entendu ailleurs.

Samy Thiébault, Caribbean stories (2018) / Gaya Music production
© Youri Lenquette
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